[Comté de l'Or] Un temps pour chaque chose
Posté : dim. 21 nov., 2010 8:31 pm
~Arcana - In search of the Divine ~
***
Tap-tap-tap.
Vraiment, ce n'était pas correct.
Bien sûr, servir à la Fierté du Lion - dernière escale avant les rues larges et pavées de la capitale - ne présentait pas que des avantages. Il fallait s'y faire à cette agitation bruyante, aux rires gras des soldats en permission, aux grincements et la fumée - fichue fumée - de la forge tout en face de l'autre côté de la place et, surtout, surtout, à cette faune bigarrée qui n'avait de cesse de prendre l'établissement pour ultime défouloir avant Hurlevent. Ou après. Peu importait.
Depuis ces espèces de grands démons à l'accent roulant qui se faisaient appeler "les Exilés" - quelle idée ! - aux Elfes généralement hautaines et pédantes, en passant par les diableries sans cesse renouvelées de certains gnomes en mal de sensations mécaniques, ah ! Il en avait vues, des bizarreries ! Des aventuriers gonflés de leur propre importance, toujours prêts à déclencher quelque querelle stupide et à gâcher son bon alcool ! Des Dames en goguette, ne connaissant du monde que deux ou trois bêtises apprises dans un quelconque boudoir pendant une séance de broderie en compagnie d'amies aussi sottes qu'elles ! Des paysans, des paladins, des mages qui vous dévisagent en biais, des prêtres à peine formés tout juste crachés par l'Abbaye du Nord, et même des druides, tiens donc, des foutus druides débarqués de l'autre continent tout exprès pour dégueulasser ses tables de feuilles et d'il ne savait quels résidus de fourrure - la Lumière leur pardonne !
Du sang-froid, qu'on lui avait dit. Pour travailler ici, il faut du sang-froid. Ah. Bien. Ce n'était pas un mauvais conseil en soi. Grâce au sang-froid, il avait fini par relativiser certains menus détails, et teinter sa susceptibilité d'une once de fatalisme. Rares étaient les clients à réellement s'attarder. Comté de l'Or n'était généralement qu'une étape. Et tant mieux ! Les gens, aussi insupportables puissent-ils être, emmenaient leurs soucis avec eux. Il lui fallait se retenir pour ne pas lancer, parfois, un "bon débarras !" bien senti à la place du sourire crispé offert en guise d'adieu.
Et puis, le temps et l'expérience aidant, il avait fini par discerner certaines logiques, certains schémas comportementaux et certains archétypes, qui lui permettaient - avec une petite marge d'erreur, certes - de prévoir à l'avance les réactions de tel ou tel client. Tenez, par exemple, ce mage en robe rebrodée d'or et d'argent, le menton haut, ne boira sûrement pas d'alcool - ou alors un "vin de Dalaran" commandé de ce petit ton sec et péremptoire qu'il ne supportait qu'en pensant à la promesse d'espèces sonnantes et trébuchantes. En revanche, ce grand gaillard, là-bas, avec sa hache à double tranchant sanglée dans le dos, ce sont probablement les tonneaux qu'il faudra sortir. Et l'installer près de la porte, accessoirement. Pour le faire jeter dehors plus rapidement en cas de rixe, et pour éviter qu'il ne brise une fenêtre dans ce même cas. C'est que c'est cher, les carreaux de fenêtre.
Seulement voilà. Cette fois, l'objet de ses soucis n'entrait pas sagement dans l'une des catégories rassurantes et répertoriées. Cette fois, ce n'était vraiment pas correct.
De toute façon, dès que ce type avait passé son seuil, il ne l'avait pas senti. Bon, le fait qu'il s'agisse d'un de ces monstres du Nord, là, comme en attestait son teint laiteux et l'espèce d'immonde lueur bleu pâle qui nageait dans ses orbites, y était sûrement pour quelque chose. Mais pas que. Il y avait la mise. Celui-là s'habillait de pâle, de sorte que - de loin - il l'avait presque pris pour un prêtre. Il y avait les cheveux. Longs, ternes, plus proches de la couleur de l'os que de celle de la neige. Il y avait la stature. Grande et maigre, parée d'un certain sens de l'élégance.
Et il y avait le sourire. Ce fichu sourire.
Bon sang ! Ces créatures étaient censées se promener en armure noire, non ? A masquer leur visage sous des casques hérissés ou des capuches de mauvais augure. A inonder les environs sous la pression de quelque aura glacée, de sorte à bien faire en sorte que chacun sache qu'eux ont franchi la porte de la Mort - et en sont revenus. De cette sorte de clients qu'on ne brutalise pas, mais qu'on ne met pas dehors non plus - le décret Wrynn, il paraît - et qu'on traite avec une certaine méfiance. Des gens brutaux, durs, aux expressions fermées, le plus souvent bêtes comme leurs pieds et munis d'un orgueil aussi démesuré que leurs armes.
Mais celui-là souriait.
Le serveur, nerveux, s'agita. Reposa assez brutalement l'énième chope soigneusement essuyée et se remit à pianoter sur le bois usé du comptoir. Tap-tap-tap. Ce fichu non-mort souriait. Ca n'allait pas. Il n'allait pas lui fiche la paix, en plus, malgré son refus brusque et catégorique lorsque le "client" avait tenté de le questionner la première fois. Planté près du comptoir, il attendait. Et il avait ce sourire - ce sourire qui le glaçait finalement, et qui semblait signifier "j'ai tout mon temps".
Tap-tap-tap. Un soupir. Contenu, sec, agacé.
- Bon. Qu'est-ce qu'vous voulez, à la fin ? "
Après un petit instant d'immobilité, le non-mort pivota pour lui faire tout à fait face, posant à plat les mains sur le comptoir et penchant même légèrement l'échine. Sans se laisser démonter, le serveur fronça les sourcils.
- J'vous écoute, eh - voyez qu'j'ai du travail, alors feriez bien d'en v'nir aux faits.
- Merci de m'accorder quelques secondes de votre précieux temps, Monsieur. L'expression comme la voix étaient calmes, posées, paisibles - même si l'écho modulé de sa gorge recelait, tout au fond, un petit quelque chose d'aussi dérangeant que le sourire. Je ne vous importunerai pas longtemps. J'ai entendu dire qu'un ordre nommé l'Ost Pourpre avait installé ses quartiers dans les environs. J'aimerais être instruit de la route pour s'y rendre, ainsi que de ce qui s'en dit. Hmm ? "
C'était peut-être la douceur de la demande, ou ce nouveau sourire tout aussi délicat que les précédents - laissant voir la frange claire et régulière des dents, étonnamment préservées - ou bien, encore, la lenteur exagérée avec laquelle les doigts osseux poussaient en sa direction, sur le comptoir, deux jolies pièces d'or ; c'était peut-être tout simplement un courant d'air importun, toujours fut-il que le serveur se sentit frémir, l'espace d'un instant. Les deux pièces offertes disparurent après un rapide revers de chiffon.
- Bast, qu'voulez qu'j'dise ? Haussement d'épaules. N'importe qui sait par où s'rendre vers l'Ost dans le coin, z'êtes pas l'premier à demander et sûr'ment pas l'dernier. Allez-y voir vers la Garnison, au Ruisseau d'l'Ouest, vers la frontière 'vec la Marche. Si vous voyez pas où que c'est, suffit d'suivre la route. Pour le reste.... Bah... "
Il renifla, saisit une autre chope - pourtant propre - afin d'occuper ses mains et d'offrir un pendant un peu plus dynamique à l'immobilité attentive de son interlocuteur.
- ... C'est des gens, y s'battent pour la Lordaeron, tout ça, 'savez bien. Contre le Fléau, les Réprouvés et tout l'bazar dans l'Nord. Pour ça que, euh... Enfin, si vous permettez... 'Suis pas certain que ce soit une bonne idée d'vous rendre là-bas, vu ce que vous êtes - sauf vot' respect, eh. Mais ça me regarde pas, m'direz. "
Le non-mort ferma les yeux à demi, hocha la tête. Ses mains glissèrent sur le comptoir, finirent par le quitter tout à fait.
- Je suis touché par ce conseil, murmura-t-il avant d'enfin se détourner. Mais vous auriez pu vous contenter de simplement me répondre. Merci. "
Ah, il s'en allait ! Le petit sarcasme lancé sur la fin n'avait pas d'importance, il s'en allait. Pas trop tôt. Les épaules du serveur s'affaissèrent légèrement. Lumière, que ces gens étaient crispants. Cette dernière pensée le quitta bien vite, au profit d'autres invectives mentales à destination de nouveaux clients passant son seuil.
Le non-mort ne partit pas, toutefois. Pas tout de suite. Il se contenta de se faire momentanément oublier, glissé dans la foule bruyante qui occupait l'auberge. Il s'assit quelque part, posa sur ses genoux le large étui jusque là sanglé entre ses épaules, et attendit.
Il y avait un temps pour tout. Celui de quitter Comté de l'Or n'était tout simplement pas encore arrivé.
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Tap-tap-tap.
Vraiment, ce n'était pas correct.
Bien sûr, servir à la Fierté du Lion - dernière escale avant les rues larges et pavées de la capitale - ne présentait pas que des avantages. Il fallait s'y faire à cette agitation bruyante, aux rires gras des soldats en permission, aux grincements et la fumée - fichue fumée - de la forge tout en face de l'autre côté de la place et, surtout, surtout, à cette faune bigarrée qui n'avait de cesse de prendre l'établissement pour ultime défouloir avant Hurlevent. Ou après. Peu importait.
Depuis ces espèces de grands démons à l'accent roulant qui se faisaient appeler "les Exilés" - quelle idée ! - aux Elfes généralement hautaines et pédantes, en passant par les diableries sans cesse renouvelées de certains gnomes en mal de sensations mécaniques, ah ! Il en avait vues, des bizarreries ! Des aventuriers gonflés de leur propre importance, toujours prêts à déclencher quelque querelle stupide et à gâcher son bon alcool ! Des Dames en goguette, ne connaissant du monde que deux ou trois bêtises apprises dans un quelconque boudoir pendant une séance de broderie en compagnie d'amies aussi sottes qu'elles ! Des paysans, des paladins, des mages qui vous dévisagent en biais, des prêtres à peine formés tout juste crachés par l'Abbaye du Nord, et même des druides, tiens donc, des foutus druides débarqués de l'autre continent tout exprès pour dégueulasser ses tables de feuilles et d'il ne savait quels résidus de fourrure - la Lumière leur pardonne !
Du sang-froid, qu'on lui avait dit. Pour travailler ici, il faut du sang-froid. Ah. Bien. Ce n'était pas un mauvais conseil en soi. Grâce au sang-froid, il avait fini par relativiser certains menus détails, et teinter sa susceptibilité d'une once de fatalisme. Rares étaient les clients à réellement s'attarder. Comté de l'Or n'était généralement qu'une étape. Et tant mieux ! Les gens, aussi insupportables puissent-ils être, emmenaient leurs soucis avec eux. Il lui fallait se retenir pour ne pas lancer, parfois, un "bon débarras !" bien senti à la place du sourire crispé offert en guise d'adieu.
Et puis, le temps et l'expérience aidant, il avait fini par discerner certaines logiques, certains schémas comportementaux et certains archétypes, qui lui permettaient - avec une petite marge d'erreur, certes - de prévoir à l'avance les réactions de tel ou tel client. Tenez, par exemple, ce mage en robe rebrodée d'or et d'argent, le menton haut, ne boira sûrement pas d'alcool - ou alors un "vin de Dalaran" commandé de ce petit ton sec et péremptoire qu'il ne supportait qu'en pensant à la promesse d'espèces sonnantes et trébuchantes. En revanche, ce grand gaillard, là-bas, avec sa hache à double tranchant sanglée dans le dos, ce sont probablement les tonneaux qu'il faudra sortir. Et l'installer près de la porte, accessoirement. Pour le faire jeter dehors plus rapidement en cas de rixe, et pour éviter qu'il ne brise une fenêtre dans ce même cas. C'est que c'est cher, les carreaux de fenêtre.
Seulement voilà. Cette fois, l'objet de ses soucis n'entrait pas sagement dans l'une des catégories rassurantes et répertoriées. Cette fois, ce n'était vraiment pas correct.
De toute façon, dès que ce type avait passé son seuil, il ne l'avait pas senti. Bon, le fait qu'il s'agisse d'un de ces monstres du Nord, là, comme en attestait son teint laiteux et l'espèce d'immonde lueur bleu pâle qui nageait dans ses orbites, y était sûrement pour quelque chose. Mais pas que. Il y avait la mise. Celui-là s'habillait de pâle, de sorte que - de loin - il l'avait presque pris pour un prêtre. Il y avait les cheveux. Longs, ternes, plus proches de la couleur de l'os que de celle de la neige. Il y avait la stature. Grande et maigre, parée d'un certain sens de l'élégance.
Et il y avait le sourire. Ce fichu sourire.
Bon sang ! Ces créatures étaient censées se promener en armure noire, non ? A masquer leur visage sous des casques hérissés ou des capuches de mauvais augure. A inonder les environs sous la pression de quelque aura glacée, de sorte à bien faire en sorte que chacun sache qu'eux ont franchi la porte de la Mort - et en sont revenus. De cette sorte de clients qu'on ne brutalise pas, mais qu'on ne met pas dehors non plus - le décret Wrynn, il paraît - et qu'on traite avec une certaine méfiance. Des gens brutaux, durs, aux expressions fermées, le plus souvent bêtes comme leurs pieds et munis d'un orgueil aussi démesuré que leurs armes.
Mais celui-là souriait.
Le serveur, nerveux, s'agita. Reposa assez brutalement l'énième chope soigneusement essuyée et se remit à pianoter sur le bois usé du comptoir. Tap-tap-tap. Ce fichu non-mort souriait. Ca n'allait pas. Il n'allait pas lui fiche la paix, en plus, malgré son refus brusque et catégorique lorsque le "client" avait tenté de le questionner la première fois. Planté près du comptoir, il attendait. Et il avait ce sourire - ce sourire qui le glaçait finalement, et qui semblait signifier "j'ai tout mon temps".
Tap-tap-tap. Un soupir. Contenu, sec, agacé.
- Bon. Qu'est-ce qu'vous voulez, à la fin ? "
Après un petit instant d'immobilité, le non-mort pivota pour lui faire tout à fait face, posant à plat les mains sur le comptoir et penchant même légèrement l'échine. Sans se laisser démonter, le serveur fronça les sourcils.
- J'vous écoute, eh - voyez qu'j'ai du travail, alors feriez bien d'en v'nir aux faits.
- Merci de m'accorder quelques secondes de votre précieux temps, Monsieur. L'expression comme la voix étaient calmes, posées, paisibles - même si l'écho modulé de sa gorge recelait, tout au fond, un petit quelque chose d'aussi dérangeant que le sourire. Je ne vous importunerai pas longtemps. J'ai entendu dire qu'un ordre nommé l'Ost Pourpre avait installé ses quartiers dans les environs. J'aimerais être instruit de la route pour s'y rendre, ainsi que de ce qui s'en dit. Hmm ? "
C'était peut-être la douceur de la demande, ou ce nouveau sourire tout aussi délicat que les précédents - laissant voir la frange claire et régulière des dents, étonnamment préservées - ou bien, encore, la lenteur exagérée avec laquelle les doigts osseux poussaient en sa direction, sur le comptoir, deux jolies pièces d'or ; c'était peut-être tout simplement un courant d'air importun, toujours fut-il que le serveur se sentit frémir, l'espace d'un instant. Les deux pièces offertes disparurent après un rapide revers de chiffon.
- Bast, qu'voulez qu'j'dise ? Haussement d'épaules. N'importe qui sait par où s'rendre vers l'Ost dans le coin, z'êtes pas l'premier à demander et sûr'ment pas l'dernier. Allez-y voir vers la Garnison, au Ruisseau d'l'Ouest, vers la frontière 'vec la Marche. Si vous voyez pas où que c'est, suffit d'suivre la route. Pour le reste.... Bah... "
Il renifla, saisit une autre chope - pourtant propre - afin d'occuper ses mains et d'offrir un pendant un peu plus dynamique à l'immobilité attentive de son interlocuteur.
- ... C'est des gens, y s'battent pour la Lordaeron, tout ça, 'savez bien. Contre le Fléau, les Réprouvés et tout l'bazar dans l'Nord. Pour ça que, euh... Enfin, si vous permettez... 'Suis pas certain que ce soit une bonne idée d'vous rendre là-bas, vu ce que vous êtes - sauf vot' respect, eh. Mais ça me regarde pas, m'direz. "
Le non-mort ferma les yeux à demi, hocha la tête. Ses mains glissèrent sur le comptoir, finirent par le quitter tout à fait.
- Je suis touché par ce conseil, murmura-t-il avant d'enfin se détourner. Mais vous auriez pu vous contenter de simplement me répondre. Merci. "
Ah, il s'en allait ! Le petit sarcasme lancé sur la fin n'avait pas d'importance, il s'en allait. Pas trop tôt. Les épaules du serveur s'affaissèrent légèrement. Lumière, que ces gens étaient crispants. Cette dernière pensée le quitta bien vite, au profit d'autres invectives mentales à destination de nouveaux clients passant son seuil.
Le non-mort ne partit pas, toutefois. Pas tout de suite. Il se contenta de se faire momentanément oublier, glissé dans la foule bruyante qui occupait l'auberge. Il s'assit quelque part, posa sur ses genoux le large étui jusque là sanglé entre ses épaules, et attendit.
Il y avait un temps pour tout. Celui de quitter Comté de l'Or n'était tout simplement pas encore arrivé.
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