Où l'art de s'attirer des ennuis
Posté : jeu. 23 sept., 2010 12:48 am
Si j'avais sû dire non, je n'en serais pas là en ce moment présent, à baisser le bord de mon chapeau mangé par trop d'années de bons et loyaux services sur d'autres têtes que la miennes. Je le porte fortement enfoncé sur le crâne depuis que je l'ai trouvé au fond de la caravane de Ruuna, mais je crois qu'aujourd'hui je pourrais toucher le tissu du bout de ma langue.
Je m'étais promis de ne jamais revenir vers l'Ost, en vérité. De ne plus l'approcher, d'en éviter chacun des déplacements comme la peste. Cela pouvait sembler assez suspect si l'ont considèrait le poste que j'y avais occupé mais c'était ainsi : ma nouvelle vie n'autorisait pas le Pourpre brodé d'or. Plus pour eux que pour moi en fait, ne m'y sentant plus à ma place au vu de trop nombreux écarts et de quelques aventures personelles chaotiques qui avait entraîné dans ma vie un "je-ne-sais-quoi" d'incertain et de détestable. J'étais pourtant bien en face de l'imposant bâtiment de la Garnison du ruisseau de l'Ouest et je venais de faire en sorte d'être la plus discrète possible alors que je passais tout à côté de Rainer, trop occupé à parler avec Léonard et Lucie de la vie dans les rues d'Hurlevent. Léonard m'avait présentée vaguement comme une aide à la boutique et l'adjoint trop prit dans la discussion ne fît qu'un bref "hm hm" affirmatif avant de s'étendre sur les merveilles gobelines concernant les tailles de moustaches au barbier.
Je passais donc les portes en baissant la tête, concentrée sur mes pas et le chapeau que je ne cessais de tirer vers le bas. Tâtonnant de mon bâton sur le sol, je repérais ma route tout en guidant la mule qui portait la livraison hebdomaire de céréales destinée à l'Ost. Alors que nous passions la cour et que les enfants saluaient quelques soldats, je me maudissais de ne pas avoir sû refusé à Herbert un service. Je n'ai jamais vraiment sû dire non.
Herbert était l'agriculteur qui fournissait avoine, son et autres denrées du même acabit à l'armée enclochée et était aussi un ami que j'avais rencontré quelques mois auparavant dans les Grisonnes où il négociait quelques ventes. J'avais sympathisé avec ce gaillard à la voix puissante et à la barbe fournie - enfin, d'aprés Ruuna - qui tenait une sorte de succursale à Hurlevent et qui m'avait proposé de passer dans la capitale rencontrer femme et enfants. Invitation retenue certes mais honorée trés tard, lorsque je fûs enfin assez courageuse pour revenir en ville. Herbert m'avait hébergée, fourni un travail assez aisé même pour une aveugle et m'avait laissé en paix. J'avais donc fait la connaissance de ses enfants Léonard (un gamin roux de 15 ans qui ne cessait de s'entraîner avec une épée de bois qu'il avait toujours de passée à sa ceinture) et lucie, une pétillante petite aussi rousse que son frère alors qu'elle était agée de cinq ans de moins. Je m'entendais bien avec les gosses, qui me prenaient pour une gentille chasseresse-bûcheronne du Norfendre. D'aprés eux, j'étais venue à Hurlevent chercher l'aventure et Léonard s'était même mit en tête de "m'apprendre quelques passes à l'épée". Je m'étais prêtée au jeu de bonne grâce et était devenue son élève attitrée. Il en était content et quelque part, ces échanges bon enfant me maintenaient en forme.
Et puis ce matin était arrivé, où Herbert m'avait demandé d'escorter les enfants de la ville jusqu'au bastion. En effet, l'homme qui se chargeait habituellement de cette tâche était tombé malade et l'agriculteur barbu craignait (quelque part à raison) pour la sécurité de ses enfants lors du trajet. D'aprés Herbert, personne ne serait assez salopard pour s'en prendre à une foutue aveugle - ce qui dans son vocabulaire était un compliment. Il me savait surtout assez débrouillarde pour chasser et me défendre au coeur des Grisonnes et estimait que je pouvais mettre cela à profit (non sans sous-entendre parfois que je n'étais sûrement pas aveugle et que je mentais superbement sur mon état, chose qu'il savait impossible pour une raison bien précise). J'avais rechigné à accepté au départ, mais le bonhomme avait sû me convaincre de son ton mielleux... Avant de me préciser que notre destination était le bastion. Traître. Herbert savait que je ne voulais rien avoir à faire avec les institutions militaires, prétendument parce que j'avais l'armée en horreur. Il m'avait eue, et je ne pouvais me résoudre à laisser les enfants seuls. Grommellante, j'avais donc saisi mon bâton et avait emboîté le pas aux mômes pour me retrouver là, devant la petite entrée qui menait aux arrières.
Des soldats aidaient Léonard à décharger alors que je papotais avec Lucie sans trop élever la voix de peur qu'on ne la reconnaisse. Ca semblait passer parfaitement et je caressais de plus en plus l'espoir de n'avoir fait qu'une visite incognito lorsque la petite se mit en tête d'aller courir dans l'étendue terreuse qui servait à l'entraînement des recrues. Là, elle se mit à taper avec un bâton sur les mannequins et je fûs bien obligée d'aller la chercher, non sans simuler plus que d'habitude le handicap réel qui découlait de ma cécité.
- Tu sais quoi, Rune ? Ben Léonard y veut s'faire engager dedans chez l'Ost ! Y m'la dit ! Y t'apprends à épétiser les méchants z'aussi, tu pourra p'têt te faire entrer dedans tout pareil, nan ?
Tapant toujours pour mimer maladroitement des tailles d'épée, Lucie parlait fort pour couvrir le son des impacts qu'elle produisait. Moi, je me contentais de me hâter vers elle pour m'agenouiller afin de me mettre à son niveau pour chercher à canaliser un peu ses ardeurs qui commençaient à agcer quelques soldats. Si un ostien débarquait ici, je doutais de pouvoir limiter la casse.
- Je ne suis pas faîte pour ça, tu le sais bien. L'armée, les batailles... Tu as de drôles d'idées, Lucie. Comment une aveugle pourrait se battre, voyons ? Allez viens, retournons voir Léonard pour...
Je n'eu que le temps de baisser la tête pour éviter le coup circulaire manqué qui avait entraîné Lucie dans son propre mouvement. Mon chapeau en fît les frais et bougea assez pour libérer de longues mêches couleur de lait (certes, lait un peu grisâtre vu que j'apportais peu de soin à mon apparence comme en témoignaient mes vêtements usés et fatigués, rapiécés ça et là) et dévoiler un peu plus mes longues oreilles.
- Oh, pardon Rune ! J'ai pas tapé ta tête, dis ? Ca va, Rune ?
- Ca va, ne t'en fais pas. Aide moi à remettre mes cheveux en place, tu veux ?
La mine sûrement un peu coupable, elle obtempéra et passa derrière moi pour réajuster maladroitement ma tignasse dans sa prison de cuir élimé. De mon côté, je m'inquiétais. Si quelqu'un avait fait un quelconque rapprochement ? Si quelqu'un avait eu une illumination ? Si quelqu'un...
Me concentrant sur mon souffle pour me reprendre, je me calmais du mieux que je le pouvais. J'étais sensé être morte, sûrement entérrée et peut-être même incinérée et dispersée aux quatre vents. "Alrunee" n'était plus qu'un souvenir alors que "Rune" la paysanne était mon présent.
Mais mon frère le disait souvent : "un loup déguisé en poule reste un loup et tout le monde fini par le savoir, p'tite tête !"
En même temps, ça valait ce que ça valait, mon frère m'ayant aussi dit une fois que je finirais étripée, par lui de préférence.
Je m'étais promis de ne jamais revenir vers l'Ost, en vérité. De ne plus l'approcher, d'en éviter chacun des déplacements comme la peste. Cela pouvait sembler assez suspect si l'ont considèrait le poste que j'y avais occupé mais c'était ainsi : ma nouvelle vie n'autorisait pas le Pourpre brodé d'or. Plus pour eux que pour moi en fait, ne m'y sentant plus à ma place au vu de trop nombreux écarts et de quelques aventures personelles chaotiques qui avait entraîné dans ma vie un "je-ne-sais-quoi" d'incertain et de détestable. J'étais pourtant bien en face de l'imposant bâtiment de la Garnison du ruisseau de l'Ouest et je venais de faire en sorte d'être la plus discrète possible alors que je passais tout à côté de Rainer, trop occupé à parler avec Léonard et Lucie de la vie dans les rues d'Hurlevent. Léonard m'avait présentée vaguement comme une aide à la boutique et l'adjoint trop prit dans la discussion ne fît qu'un bref "hm hm" affirmatif avant de s'étendre sur les merveilles gobelines concernant les tailles de moustaches au barbier.
Je passais donc les portes en baissant la tête, concentrée sur mes pas et le chapeau que je ne cessais de tirer vers le bas. Tâtonnant de mon bâton sur le sol, je repérais ma route tout en guidant la mule qui portait la livraison hebdomaire de céréales destinée à l'Ost. Alors que nous passions la cour et que les enfants saluaient quelques soldats, je me maudissais de ne pas avoir sû refusé à Herbert un service. Je n'ai jamais vraiment sû dire non.
Herbert était l'agriculteur qui fournissait avoine, son et autres denrées du même acabit à l'armée enclochée et était aussi un ami que j'avais rencontré quelques mois auparavant dans les Grisonnes où il négociait quelques ventes. J'avais sympathisé avec ce gaillard à la voix puissante et à la barbe fournie - enfin, d'aprés Ruuna - qui tenait une sorte de succursale à Hurlevent et qui m'avait proposé de passer dans la capitale rencontrer femme et enfants. Invitation retenue certes mais honorée trés tard, lorsque je fûs enfin assez courageuse pour revenir en ville. Herbert m'avait hébergée, fourni un travail assez aisé même pour une aveugle et m'avait laissé en paix. J'avais donc fait la connaissance de ses enfants Léonard (un gamin roux de 15 ans qui ne cessait de s'entraîner avec une épée de bois qu'il avait toujours de passée à sa ceinture) et lucie, une pétillante petite aussi rousse que son frère alors qu'elle était agée de cinq ans de moins. Je m'entendais bien avec les gosses, qui me prenaient pour une gentille chasseresse-bûcheronne du Norfendre. D'aprés eux, j'étais venue à Hurlevent chercher l'aventure et Léonard s'était même mit en tête de "m'apprendre quelques passes à l'épée". Je m'étais prêtée au jeu de bonne grâce et était devenue son élève attitrée. Il en était content et quelque part, ces échanges bon enfant me maintenaient en forme.
Et puis ce matin était arrivé, où Herbert m'avait demandé d'escorter les enfants de la ville jusqu'au bastion. En effet, l'homme qui se chargeait habituellement de cette tâche était tombé malade et l'agriculteur barbu craignait (quelque part à raison) pour la sécurité de ses enfants lors du trajet. D'aprés Herbert, personne ne serait assez salopard pour s'en prendre à une foutue aveugle - ce qui dans son vocabulaire était un compliment. Il me savait surtout assez débrouillarde pour chasser et me défendre au coeur des Grisonnes et estimait que je pouvais mettre cela à profit (non sans sous-entendre parfois que je n'étais sûrement pas aveugle et que je mentais superbement sur mon état, chose qu'il savait impossible pour une raison bien précise). J'avais rechigné à accepté au départ, mais le bonhomme avait sû me convaincre de son ton mielleux... Avant de me préciser que notre destination était le bastion. Traître. Herbert savait que je ne voulais rien avoir à faire avec les institutions militaires, prétendument parce que j'avais l'armée en horreur. Il m'avait eue, et je ne pouvais me résoudre à laisser les enfants seuls. Grommellante, j'avais donc saisi mon bâton et avait emboîté le pas aux mômes pour me retrouver là, devant la petite entrée qui menait aux arrières.
Des soldats aidaient Léonard à décharger alors que je papotais avec Lucie sans trop élever la voix de peur qu'on ne la reconnaisse. Ca semblait passer parfaitement et je caressais de plus en plus l'espoir de n'avoir fait qu'une visite incognito lorsque la petite se mit en tête d'aller courir dans l'étendue terreuse qui servait à l'entraînement des recrues. Là, elle se mit à taper avec un bâton sur les mannequins et je fûs bien obligée d'aller la chercher, non sans simuler plus que d'habitude le handicap réel qui découlait de ma cécité.
- Tu sais quoi, Rune ? Ben Léonard y veut s'faire engager dedans chez l'Ost ! Y m'la dit ! Y t'apprends à épétiser les méchants z'aussi, tu pourra p'têt te faire entrer dedans tout pareil, nan ?
Tapant toujours pour mimer maladroitement des tailles d'épée, Lucie parlait fort pour couvrir le son des impacts qu'elle produisait. Moi, je me contentais de me hâter vers elle pour m'agenouiller afin de me mettre à son niveau pour chercher à canaliser un peu ses ardeurs qui commençaient à agcer quelques soldats. Si un ostien débarquait ici, je doutais de pouvoir limiter la casse.
- Je ne suis pas faîte pour ça, tu le sais bien. L'armée, les batailles... Tu as de drôles d'idées, Lucie. Comment une aveugle pourrait se battre, voyons ? Allez viens, retournons voir Léonard pour...
Je n'eu que le temps de baisser la tête pour éviter le coup circulaire manqué qui avait entraîné Lucie dans son propre mouvement. Mon chapeau en fît les frais et bougea assez pour libérer de longues mêches couleur de lait (certes, lait un peu grisâtre vu que j'apportais peu de soin à mon apparence comme en témoignaient mes vêtements usés et fatigués, rapiécés ça et là) et dévoiler un peu plus mes longues oreilles.
- Oh, pardon Rune ! J'ai pas tapé ta tête, dis ? Ca va, Rune ?
- Ca va, ne t'en fais pas. Aide moi à remettre mes cheveux en place, tu veux ?
La mine sûrement un peu coupable, elle obtempéra et passa derrière moi pour réajuster maladroitement ma tignasse dans sa prison de cuir élimé. De mon côté, je m'inquiétais. Si quelqu'un avait fait un quelconque rapprochement ? Si quelqu'un avait eu une illumination ? Si quelqu'un...
Me concentrant sur mon souffle pour me reprendre, je me calmais du mieux que je le pouvais. J'étais sensé être morte, sûrement entérrée et peut-être même incinérée et dispersée aux quatre vents. "Alrunee" n'était plus qu'un souvenir alors que "Rune" la paysanne était mon présent.
Mais mon frère le disait souvent : "un loup déguisé en poule reste un loup et tout le monde fini par le savoir, p'tite tête !"
En même temps, ça valait ce que ça valait, mon frère m'ayant aussi dit une fois que je finirais étripée, par lui de préférence.